FM Uitti press and reviews

from: Disco Graphie 17 -
Cordes frottées
Décembre 1995

La femme aux deux bows

Travelling sur Uitti :

Frances-Marie Uitti a une formation classique rigoureuse, de haut niveau et brillante. Etudes internationales auprès de divers "maîtres" (dont Navarra), débuts précoces (13 ans), nombreux prix (Fondation Ford, Concours Pablo Cassals... ). Elle affiche un à l'aise fou dans un répertoire étendu, des oeuvres du XVIIème siècle jusqu'aux créations les plus contemporaines. Elle a tout le profil d'une interprète géniale.

Son statut gagne encore en prestige car de grands compositeurs écrivent pour elle : Nono, Scelsi, Kurtág, Andriessen... Les commentaires sur les livrets des CD restituent d'ailleurs l'atmosphère hautement spirituelle qui baigne ses relations avec les "maîtres", manifestent à quel point elle a ses entrées dans l'intimité sacrée de la création...

Elle personnalise encore sa place dans le petit monde du violoncelle en payant de sa personne pour la promotion de jeunes compositeurs : "elle crée de 25 à 50 oeuvres nouvelles chaque année" !

Ce n'est donc pas n'importe qui ! Elle n'est pas qu'une interprète surdouée, cantonnée dans le rôle de médium entre la partition et le public. Elle est une des chevilles ouvrières du processus qui fait évoluer toute la littérature pour violoncelle. Pour s'imposer de la sorte, il lui fallait une excellente virtuosité et du tempérament !


Double jeu

Frances-Marie Uitti joue et enregistre sa propre musique, son langage personnel, ses sonorités à elle. Sans être à proprement parler "compositrice", contrairement à certains interprètes qui, voulant passer de l'autre côté de la barrière, cherchent à s'approprier l'écriture. Non, depuis aussi longtemps que Frances-Marie Uitti se souvient, elle improvise. Il faut bien entendre que là réside l'élément fort de son identité musicale, ce qui l'a poussée à exercer cette expression. Elle avait quelque chose à dire en musique avant même de relayer, en tant qu'interprète, les choses dites par d'autres... Jouer sa musique ou celle des autres est sans doute pour elle indissociable. Par contre, en examinant sa discographie, on peut avoir l'impression d'une double vie  Ses premiers enregistrements, qui gardent la trace de ses implications dans des mouvements des musiques improvisées en Italie, sont publiés sur des labels italiens, spécialisés dans les musiques improvisées, aléatoires, toute une frange expérimentale entre le classique contemporain et le free-jazz européen. Son dernier CD d'improvisations, sorti récemment, est édité par BVHaast, identifié comme hollandais, historiquement proche du free-jazz, se consacrant aux nouvelles musiques de jazz...

Quand elle défend les créations de compositeurs classiques elle est alors "signée" par un label qui privilégie dans sa politique les compositeurs contemporains. Il y a une distinction franche entre les deux activités, même si son premier enregistrement d'oeuvres de Scelsi se trouve en LP, dans les années 70, sur le petit label indépendant Fore (italien). Mais la musique de Scelsi n'a peut-être pas toujours eu les mêmes publics qu'aujourd'hui...


Tour de force

Au-delà des cloisonnements discographiques, Frances-Marie Uitti secrète plutôt de l'homogénéité, et il n'y a pas classicisme d'un côté et transgression de l'autre. Double jeu, mais sans double personnalité. Quand on circule dans les diverses facettes de ses enregistrements, on pourrait presqu'avoir l'impression d'une seule et même expérience musicale. Son étude des oeuvres écrites alimente son travail d'improvisation. Il y a jeu d'emprunts délibérés, de citations. Bien plus : un travail de commentaires. Quand on interprète une oeuvre écrite, on peut personnaliser la version, la lecture de ce que l'on donne. Mais il y a des limites à cette personnalisation : il s'agit bien de "servir" une partition, et non de la transformer, de la pousser plus loin jusqu'à une sorte d'appropriation. Une oeuvre écrite est fermée par une signature, un nom à respecter. Mais dans ses improvisations Frances-Marie Uitti se permet d'explorer plus loin les affinités qui naissent entre les propositions musicales pensées par d'autres et ses propres problématiques sonores. Les titres de ses impros se lisent d'ailleurs comme autant de messages aux compositeurs qui nourrissent sa réflexion sur son "art" : "Choral spectra (To JH)"; "Double Choral (For Louis A.)"; "Rolf's Chorale"; "Message to György Kurtág"... (celui-ci lui répond avec un "Message-Hommage")

En tout état de cause, quand on se confronte aux enregistrements de Uitti, la frontière entre les oeuvres classiques, basées sur l'écriture, et la "musique improvisée" disparaît peu à peu. avec elle, l'improvisation devient partie intégrante du classique. Mais ça ne s'est pas fait tout seul ! C'est une lente histoire d'invention...


L'invention

"Les romantiques, qui confient au violoncelle des lignes mélodiques, consacrent son émancipation et lui donnent sa véritable personnalité : celle de l'instrument le plus proche - dans la musique occidentale - de la voix humaine" (Les instruments de musique dans le monde, F.R. Tranchant)

Ayant accompli les cycles d'écolage et d'initiation les plus poussés, Uitti peut tout jouer, visiter les trésors de la littérature classique pour violoncelle. C'est probablement une insatisfaction essentielle qui la pousse à devenir une activiste passionnée, passionnante, de la scène improvisée... Elle se lance dans les expériences collectives bouillonnantes. Le manque resurgit assez vite. Elle s'isole avec son instrument. Un face à face où elle scrute toutes ses relations à l'instrument. On dirait qu'après avoir tout fait pour s'adapter aux possibilités de l'instrument, elle attend de l'instrument qu'il s'adapte à elle. Elle dissèque, elle ressasse, elle ralentit le passage de la musique entre elle et le violoncelle, comme pour, sous effet de grossissement du sonore, mieux identifier les grains d'insatisfaction. On peut se représenter cette confrontation solitaire comme une expérience spirituelle qui ferait le lien avec ses compositeurs de prédilection qui sont plus ou moins attirés par l'Orient, l'hindouisme, le zen... (Gage, Scelsi, Harvey... ) On peut aussi fantasmer : son corps est aussi certainement tout entier jeté dans la bataille. Il suffit de voir la photo qui illustre un de ses disques : à quel point son corps et le violoncelle vibrent ensemble... Et finalement, c'est bien où son corps et son esprit frottent l'instrument, où la musique se fraie un passage hors d'elle, qu'elle appliquera la solution : elle jouera avec deux archets dans la main droite. A partir de là, le violoncelle épouse les sonorités "Uitti". (Première performance publique des "2Bows" : Bruxelles, 1977, Festival de Musique Contemporaine... )

Cette technique qu'elle invente, qui sera sa griffe, change aussi toutes ses relations aux compositeurs. C'est grâce à ce "double archet" qu'elle donnera satisfaction à Scelsi. On sait que l'écriture moderne se plaît à des complexifications souvent difficiles à restituer en live. Le double archet lui permet de résoudre certaines de ces complexités. Elle offre aussi des possibilités sonores à la créativité des compositeurs : on va d'autant mieux écrire pour elle, en fonction de la spécificité de son double jeu.

Les possibilités qu'ouvre sa nouvelle technique sont finalement assez bien exprimées par le simple avertissement qui figure sur son dernier CD d'improvisations : "improvised without electronics or dubbing" !

"Phoenicis" (retour du sexe)

Si ses improvisations enveloppent le discours moderne du violoncelle classique de commentaires, d'exégèses, de prolongations, de dérivations... il s'agit de commentaires de femme. N'oublions pas que la majorité du patrimoine des oeuvres écrites classiques sont masculines, il y a une sorte de monopole ! En tout cas on peut raisonnablement penser que les problématiques masculines liées aux codifications de l'écriture, aux évolutions de l'écriture et aux enjeux divers de l'art, déterminent les contenus et les contenants du patrimoine (l'étymologie du mot est significative).

Les commentaires de Frances-Marie Uitti représentent la part d'elle-même qui ne trouve pas à s'exprimer dans sa relation aux oeuvres essentiellement masculines. Elle exprime donc un manque éprouvé lorsqu'elle s'immerge dans ces oeuvres, et un manque dont elle peut localiser l'origine dans l'écriture proprement dite. Dans ce qui lie les signes de la partition. Si elle choisit l'improvisation pour quelque peu combler ce manque, c'est sans doute qu'il était indispensable d'échapper aux rets de l'écriture ! Les règles de l'écriture sont peut-être avant tout masculines...

Même quand elle interprète des oeuvres modernes très "ouvertes", on sent la prédominance de l'écriture masculine. L'homme écrit, crée, dans un esprit de "conquête" : grignoter sans cesse du terrain, en perfectionnant ses procédés de notation, sur l'indicible, l'inédit, ce qui échappe au "dire". Aller toujours plus loin dans la maîtrise du langage. Il y a toujours une sorte de compétition qui a structuré l'évolution des formes d'expression, qui a amené sans cesse de nouvelles modernités... Par la qualité de ses interprétations - l'étonnante compréhension sensible de ces oeuvres - Frances-Marie Uitti absorbe les spécificités de ces "écritures". Il y a interpénétration. Et puis en elle ces inscriptions musicales reposent, décantent, se défont, retournent vers l'indicible. Ne subsiste que la substance sonore disponible pour de toutes autres solutions expressives. Alors commencent les improvisations. Et ça travaille lentement ("Inert"), au-delà de toutes les articulations induites par les exigences du passage à l'écrit.

Ca se métamorphose dans les profondeurs matricielles de son violoncelle. Comme au fond des océans. Tout résonne différemment. Toute la grammaire du violoncelle et de l'archet change de genre, de sexe. Petit à petit, Frances-Marie Uitti, en suivant son tempérament exceptionnel, a révolutionné l'instrument et s'est forgé une place unique dans la musique classique, une place en fonction de sa féminité. Rare.

Pierre Hemptinne

contact: La Médiathèque
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